C'était en 1971, je venais à peine de m'installer à Mont-Saint-Hilaire.
L'arrière-cour de ma demeure était plutôt un marécage difforme
où poussaient de grandes aulnes sauvages. Ce n'était pas tant
la nature qui avait mal fait son travail mais plutôt les tracteurs
qui avaient précédé la construction de la maison qui avaient
lacéré de grands pans du sol comme si un lac devait être creusé.
Ce n'était guère mieux aux alentours. L'absence total d'aménagement
donnait des airs stériles à ce lieu que je commençais drôlement
à regretter. Sûrement que les priorités de mes voisins se
rapprochaient davantage de la famille que des oiseaux, des
arbres et des plantes.
Dans mon arrière cour à cette époque, on rôtissait littéralement
sous le soleil de juillet. Comme je me rappelle ces étés
chauds où j'aurais tant aimé me retrouver dans l'eau et
à l'ombre de grands arbres de préférence. Nous devions déplacer
nos chaises longues à mesure que le soleil progressait dans
la journée. C'était comme une partie de cache-cache finalement
qui montrait bien l'immensité de la besogne à accomplir.
C'était écrit quelque part, je devais absolument planter
des arbres. Ce fut d'abord un érable de Norvège. Budget
oblige, il avait ma taille au moment de la plantation et
son diamètre égalait celui de mon index. Vous imaginez bien
que l'ombre était rarissime. Il y en avait six dans la cour,
une très petite cour à vrai dire qui a à peu près la dimension
d'un grand gymnase. Patience oblige, j'ai délaissé ces arbres,
le temps que la nature les prennent en charge et leur fasse
produire de longues, trop longues branches. Le temps passe
si vite quand on oublie, même qu'il sait fort bien nous
rattraper le moment venu.
Je me suis alors tourné vers cette grande passion qui a
occupé toute mon adolescence, les oiseaux. Ce fut d'abord
une mangeoire, puis une deuxième et une troisième qui trônait
en solitaire dans la cour sans qu'un seul oiseau ne daigne
s'en approcher. Les graines se desséchaient ou moisissaient
au gré de dame nature. Il y avait bien de moineaux c'est
sûr mais absolument rien de plus.
Pourtant, à mille pieds de ma demeure, il y avait un vieux
monsieur qui savait y faire pour attirer les oiseaux de
la région. Je crois même que la montagne se vidait pour
venir à sa table. Il avait pris l'habitude de répandre abondamment
des graines en bordure de la route. Les gros becs errants
y passaient l'hiver et bien d'autres aussi s'y donnaient
quotidiennement rendez-vous. Mais chez-moi, j'avais beau
faire comme ce vieil homme, rien ne me réussissait. Même
que les moineaux avaient commencé à me déserter.
Quel était donc ce secret bien gardé qui créait tout cet
engouement à longueur d'hiver ? Il n'y avait pas que les
oiseaux en fête, les passants aussi s'exclamaient à leur
passage.
Un jour, passant par là, une centaine d'oiseaux ont délaissé
leurs graines pour se réfugier, dans un grand coup d'aile,
dans le gros arbre de ce vieux monsieur. Je me suis arrêté
quelques instants pour admirer ce tableau vivant qui s'offrait
où les voix de plusieurs espèces se disputaient. La minute
suivante, les oiseaux affamés commençaient déjà à se laisser
retomber sur les nombreux tournesols qui couvraient encore
la neige fraîche.
J'avais compris alors le secret de ce sage homme. Je devais
attendre, encore et encore, le temps que mes érables deviennent
aussi grand que le sien.