Les chroniques
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Une leçon de vaillance

Par:René Lepage
 
J’ai longtemps cru que les hirondelles bicolores n’arrivaient plus à suffire aux becs affamés de leurs petits et que ces derniers fuyaient le nichoir en désespoir de cause. Ils étaient trop affamés que je me disais pour attendre encore une nourriture insuffisante à leur survie. Alors, ils s’élançaient dans la vie dans l’espoir de gober quelques insectes de plus.

Un jour, un amateur d’hirondelles noires qui n’arrivait pas à en attirer dans sa cour eut une idée surprenante. Pourquoi ne pas échanger les oeufs des bicolores contre ceux des hirondelles noires ? Je répétais à ceux qui voulaient entendre que ça ne marcherait jamais. J’en avais acquis une profonde conviction.

Le printemps venu, notre ami avait bien bricolé son nichoir en prenant soin de pratiquer deux entrées escamotables. La première de 1 ½ pouce pour les besoins des bicolores et la deuxième de 2 pouces pour faciliter la sortie des bébés hirondelles noires.

Les deux espèces d’hirondelles n’ont presque rien en commun si ce n’est les insectes qu’ils mangent à profusion. Le poids des bébés n’a rien en commun non plus, les hirondeaux bicolores pèsent environ 23 grammes à leur sortie du nid tandis que les bébés des noires font presque 50 grammes, parfois plus. Toute une différence ! Comment les bicolores pourraient-elles s’acquitter d’une tâche aussi exigeante qu’effrayante ?

On a eu de la chance que le nichoir expérimental soit immédiatement adopté par un couple de bicolores mais encore fallait-il trouver des œufs d’hirondelles noires qui correspondaient à la même période d’incubation que ceux des bicolores.

Minutieusement, on a donc récolté quatre œufs d’hirondelles noires, pris ici et là dans les différents compartiments occupés et en pleine période d’incubation. Le transfert des œufs fut un travail facile et délicat à la fois. C’est qu’il fallait garder les œufs à la bonne température afin que le long voyage d’une heure et demie n’arrive pas à les refroidir. Vous imaginez bien aussi que les cinq œufs du couple de bicolores ont été redistribués dans les autres nichoirs disponibles sur le terrain.

Tandis que l’incubation suivait son cours, on observait le comportement des bicolores qui n’avaient pas l’air de se douter de la tâche assommante qui les attendait au détour. Le matin de l’éclosion, c’était l’euphorie dans la cour. Il fallait voir le va et viens des bicolores qui voyageaient au nichoir sans se rendre compte du subterfuge.

Plus tard, quand les bébés ont eu douze jours, il en restait trois bien vivants, ils étaient aussi gros que les bébés bicolores au moment de quitter le nid et les parents multipliaient les chasses pour arriver à satisfaire cette grosse et insatiable famille. Il a fallu remplacer très vite l’entrée de 1 ½ pouce, une seule hirondelle noire bloquait à ce point l’entrée que les parents bicolores n’arrivaient plus à se faufiler dans le nichoir pour en extraire les poches fécales.

À 20 jours, les bébés étaient si gros qu’on ne pouvait pas croire à leur survie et les parents voyageaient sans relâche jusqu’à la tombée du jour. Même qu’ils se permettaient de nous prendre en chasse si on avait le malheur de s’approcher de trop près.

À 25 jours, la petite famille de trois était aussi alerte que peut l’être une bonne nichée de bicolores. Ils réclamaient si fort leur pitance qu’on a craint à plusieurs reprises qu’ils ne sautent en bas du nichoir. Mais non, bien docile tout de même, ils se tapissaient au fond du nid une fois rassasié.

À 28 jours, ils avaient atteint leur poids idéal et le temps était venu de voler de leurs propres ailes. Ils ont quitté le nichoir comme le font les bicolores et en se réfugiant sur la première toiture rencontrée. Tandis que les parents accompagnaient ces petits êtres fragiles d’une première leçon de vol.

J’étais stupéfait et ravi en même temps. Quelle belle leçon de vaillance et de courage !

 

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