J’ai
longtemps cru que les hirondelles bicolores n’arrivaient
plus à suffire aux becs affamés de leurs petits et que ces
derniers fuyaient le nichoir en désespoir de cause. Ils étaient
trop affamés que je me disais pour attendre encore une nourriture
insuffisante à leur survie. Alors, ils s’élançaient
dans la vie dans l’espoir de gober quelques insectes
de plus.
Un jour, un amateur d’hirondelles noires qui n’arrivait
pas à en attirer dans sa cour eut une idée surprenante.
Pourquoi ne pas échanger les oeufs des bicolores contre
ceux des hirondelles noires ? Je répétais à ceux qui voulaient
entendre que ça ne marcherait jamais. J’en avais acquis
une profonde conviction.
Le printemps venu, notre ami avait bien bricolé son nichoir
en prenant soin de pratiquer deux entrées escamotables.
La première de 1 ½ pouce pour les besoins des bicolores
et la deuxième de 2 pouces pour faciliter la sortie des
bébés hirondelles noires.
Les deux espèces d’hirondelles n’ont presque
rien en commun si ce n’est les insectes qu’ils
mangent à profusion. Le poids des bébés n’a rien en
commun non plus, les hirondeaux bicolores pèsent environ
23 grammes à leur sortie du nid tandis que les bébés des
noires font presque 50 grammes, parfois plus. Toute une
différence ! Comment les bicolores pourraient-elles s’acquitter
d’une tâche aussi exigeante qu’effrayante ?
On a eu de la chance que le nichoir expérimental soit immédiatement
adopté par un couple de bicolores mais encore fallait-il
trouver des œufs d’hirondelles noires qui correspondaient
à la même période d’incubation que ceux des bicolores.
Minutieusement, on a donc récolté quatre œufs d’hirondelles
noires, pris ici et là dans les différents compartiments
occupés et en pleine période d’incubation. Le transfert
des œufs fut un travail facile et délicat à la fois.
C’est qu’il fallait garder les œufs à la
bonne température afin que le long voyage d’une heure
et demie n’arrive pas à les refroidir. Vous imaginez
bien aussi que les cinq œufs du couple de bicolores
ont été redistribués dans les autres nichoirs disponibles
sur le terrain.
Tandis que l’incubation suivait son cours, on observait
le comportement des bicolores qui n’avaient pas l’air
de se douter de la tâche assommante qui les attendait au
détour. Le matin de l’éclosion, c’était l’euphorie
dans la cour. Il fallait voir le va et viens des bicolores
qui voyageaient au nichoir sans se rendre compte du subterfuge.
Plus tard, quand les bébés ont eu douze jours, il en restait
trois bien vivants, ils étaient aussi gros que les bébés
bicolores au moment de quitter le nid et les parents multipliaient
les chasses pour arriver à satisfaire cette grosse et insatiable
famille. Il a fallu remplacer très vite l’entrée de
1 ½ pouce, une seule hirondelle noire bloquait à ce point
l’entrée que les parents bicolores n’arrivaient
plus à se faufiler dans le nichoir pour en extraire les
poches fécales.
À 20 jours, les bébés étaient si gros qu’on ne pouvait
pas croire à leur survie et les parents voyageaient sans
relâche jusqu’à la tombée du jour. Même qu’ils
se permettaient de nous prendre en chasse si on avait le
malheur de s’approcher de trop près.
À 25 jours, la petite famille de trois était aussi alerte
que peut l’être une bonne nichée de bicolores. Ils
réclamaient si fort leur pitance qu’on a craint à
plusieurs reprises qu’ils ne sautent en bas du nichoir.
Mais non, bien docile tout de même, ils se tapissaient au
fond du nid une fois rassasié.
À 28 jours, ils avaient atteint leur poids idéal et le
temps était venu de voler de leurs propres ailes. Ils ont
quitté le nichoir comme le font les bicolores et en se réfugiant
sur la première toiture rencontrée. Tandis que les parents
accompagnaient ces petits êtres fragiles d’une première
leçon de vol.
J’étais stupéfait et ravi en même temps. Quelle belle
leçon de vaillance et de courage !