Les chroniques
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Je ne trappe plus les chardonnerets!.

Par:René Lepage
 
Je ne trappe plus les chardonnerets mais j’aime bien les attirer dans ma cour.

Je me souviens encore de ces belles matinées qui m’amenaient au pied du pont de fer, à Cap-de-la-Madeleine. Le trébuchet d’une main et un livre de l’autre, j’allais trapper des chardonnerets. Mon dieu que ces souvenirs sont encore présents aujourd’hui. Quand j’y pense, je replonge très vite dans cette enfance heureuse où les chardonnerets occupaient tous mes loisirs. Je quittais la maison à 5h du matin, à pas feutrés à vrai dire pour ne pas déranger les parents et mes onze frères et sœur encore à la maison, trop jeunes pour prendre leur envol.

Je me faufilais doucement à travers le boisé clairsemé et les nouvelles habitations qui poussaient comme des champignons.Il me fallait une quinzaine de minutes pour rejoindre la rivière St-Maurice, sinueuse et dangereuse à cet endroit. Des millions de billots de bois indisciplinés, qu’on appelait de la pitoune, y achevaient leur route, depuis les camps de bûcherons de La Tuque, en s’arc-boutant les uns sur les autres pour finir par aboutir dans la cour du moulin à papier de la Wayagamack. C’est là que mon père y travaillait à fabriquer du papier journal.

J’avais douze ans à l’époque et ces sorties matinales occupaient tous mes samedis.
Assis là, au pied d’un grand arbre, je délaissais momentanément mon livre à chaque fois que l’oiseau doré turluttait au dessus de ma tête tout en se chamaillait dans le vent. Comme c’était amusant de le voir chevaucher les arbres, volant à coups d’ailes saccadés, répondant à l’appel de l’oiseau en cage. Je frémissais en le voyant s’approcher sur la pointe des pieds, toujours prêt à déguerpir au moindre mouvement suspect. Il s’accrochait d’abord à la cage en se querellant quelques secondes avec l’occupant. Puis, d’un petit bond énergique, il se retrouvait au bord du piège. Combien de fois l’ai-je supplié de sauter? À voix basse bien sûr pour ne pas l’effrayer mais avec tellement d’insistance. Juste sous mes yeux, à vingt pas de là, je retenais mon souffle un instant de plus. Comme ma tristesse était grande quand il boudait le millet que je lui offrais. Et comme j’étais heureux s’il osait franchir ce pas de trop qui le privait de sa liberté.

Souvent, après une matinée entière, je revenais de ma cavale complètement déshydraté mais avec deux ou trois oiseaux en plus. Comme j’étais fier de ces prises, surtout si les mâles s’étaient malencontreusement fait prendre au piège.

Dans le temps, on ne nourrissait pas les chardonnerets aux mangeoires, on les trappait pour notre plaisir et parfois, on le revendait. Tiens, cela me rappelle une leçon de mon père. Un jour où je venais de vendre mon deuxième ou peut-être mon troisième oiseau, je ne me rappelle plus vraiment, mes deux jeunes frérots réclamaient leur dû. Un chardonneret mâle se vendait 0,25$ à l’époque et je refusais de partager un gain auquel ils n’avaient absolument pas contribué. C’est là que mon père m’a expliqué sa théorie sur la communauté de bien. Voilà, me dit-il, tu dois partager ton gain en trois parties. Je n’ai pas tardé à lui répliquer que mes frères ne m’avaient pas aidé du tout à la capture de ces oiseaux. Qu’à cela ne tienne, je devais apprendre à partager.

Les temps ont bien changé. Je ne garde plus les chardonnerets en cage aujourd’hui mais j’aime bien les attirer dans ma cour. On ne se lasse jamais de les voir traverser le ciel en multipliant de longues ondulations à chaque battement d’ailes. Pour les voir de plus près, il y a tout un assortiment de graines et de plantes que j’aime bien leur offrir.

Avez-vous déjà observé des chardonnerets suspendus à un tournesol? C’est le mets qu’il préfère avant tout à la mi-août. Ils y viennent plusieurs à la fois et quand la marmaille quitte le nid douillet, c’est par dizaines que toute la famille s’abat sur la plantation. Ils font de même dans le silphium. Les longues tiges retiennent des fleurs jaunes qui ne tardent pas à être visitées aussitôt qu’elles commencent à se flétrir. Si la production est abondante, elles retiendront les oiseaux longtemps après les dernières floraisons.

En décorant les plate bandes de cosmos, on a l’agréable surprise de voir les oiseaux jaunes s’accrocher aux longues tiges qui les emporteront jusqu’au sol. Ils se délecteront de la fleur comme ils le feront aussi des rudbeckies et même de la feuille de betterave. Il n’en tient qu’à nous pour que la cour soit animée de ces petits diables impénitents qui nous garderont compagnie aussi longtemps que la nourriture les invitera à plonger dans la cour.

On les verra encore longtemps l’automne venu, même par jour de grand froid, ils seront fidèles dans plusieurs régions, surtout si les grands pins sont nombreux. C’est un refuge trois étoiles pour les abriter contre les grands froids du nord. Le jour, c’est à la mangeoire remplie de chardon qu’ils porteront alors leur intérêt, à moins que vous ayez eu la prévoyance de semer la plante à la grandeur de la cour.

René Lepage
St-Hilaire

 

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