Je
ne trappe plus les chardonnerets mais j’aime bien les
attirer dans ma cour.
Je me souviens encore de ces belles matinées qui m’amenaient
au pied du pont de fer, à Cap-de-la-Madeleine. Le trébuchet
d’une main et un livre de l’autre, j’allais
trapper des chardonnerets. Mon dieu que ces souvenirs sont
encore présents aujourd’hui. Quand j’y pense,
je replonge très vite dans cette enfance heureuse où les
chardonnerets occupaient tous mes loisirs. Je quittais la
maison à 5h du matin, à pas feutrés à vrai dire pour ne
pas déranger les parents et mes onze frères et sœur
encore à la maison, trop jeunes pour prendre leur envol.
Je me faufilais doucement à travers le boisé clairsemé
et les nouvelles habitations qui poussaient comme des champignons.Il
me fallait une quinzaine de minutes pour rejoindre la rivière
St-Maurice, sinueuse et dangereuse à cet endroit. Des millions
de billots de bois indisciplinés, qu’on appelait de
la pitoune, y achevaient leur route, depuis les camps de
bûcherons de La Tuque, en s’arc-boutant les uns sur
les autres pour finir par aboutir dans la cour du moulin
à papier de la Wayagamack. C’est là que mon père y
travaillait à fabriquer du papier journal.
J’avais douze ans à l’époque et ces sorties
matinales occupaient tous mes samedis.
Assis là, au pied d’un grand arbre, je délaissais
momentanément mon livre à chaque fois que l’oiseau
doré turluttait au dessus de ma tête tout en se chamaillait
dans le vent. Comme c’était amusant de le voir chevaucher
les arbres, volant à coups d’ailes saccadés, répondant
à l’appel de l’oiseau en cage. Je frémissais
en le voyant s’approcher sur la pointe des pieds,
toujours prêt à déguerpir au moindre mouvement suspect.
Il s’accrochait d’abord à la cage en se querellant
quelques secondes avec l’occupant. Puis, d’un
petit bond énergique, il se retrouvait au bord du piège.
Combien de fois l’ai-je supplié de sauter? À voix
basse bien sûr pour ne pas l’effrayer mais avec tellement
d’insistance. Juste sous mes yeux, à vingt pas de
là, je retenais mon souffle un instant de plus. Comme ma
tristesse était grande quand il boudait le millet que je
lui offrais. Et comme j’étais heureux s’il osait
franchir ce pas de trop qui le privait de sa liberté.
Souvent, après une matinée entière, je revenais de ma cavale
complètement déshydraté mais avec deux ou trois oiseaux
en plus. Comme j’étais fier de ces prises, surtout
si les mâles s’étaient malencontreusement fait prendre
au piège.
Dans le temps, on ne nourrissait pas les chardonnerets
aux mangeoires, on les trappait pour notre plaisir et parfois,
on le revendait. Tiens, cela me rappelle une leçon de mon
père. Un jour où je venais de vendre mon deuxième ou peut-être
mon troisième oiseau, je ne me rappelle plus vraiment, mes
deux jeunes frérots réclamaient leur dû. Un chardonneret
mâle se vendait 0,25$ à l’époque et je refusais de
partager un gain auquel ils n’avaient absolument pas
contribué. C’est là que mon père m’a expliqué
sa théorie sur la communauté de bien. Voilà, me dit-il,
tu dois partager ton gain en trois parties. Je n’ai
pas tardé à lui répliquer que mes frères ne m’avaient
pas aidé du tout à la capture de ces oiseaux. Qu’à
cela ne tienne, je devais apprendre à partager.
Les temps ont bien changé. Je ne garde plus les chardonnerets
en cage aujourd’hui mais j’aime bien les attirer
dans ma cour. On ne se lasse jamais de les voir traverser
le ciel en multipliant de longues ondulations à chaque battement
d’ailes. Pour les voir de plus près, il y a tout un
assortiment de graines et de plantes que j’aime bien
leur offrir.
Avez-vous déjà observé des chardonnerets suspendus à un
tournesol? C’est le mets qu’il préfère avant
tout à la mi-août. Ils y viennent plusieurs à la fois et
quand la marmaille quitte le nid douillet, c’est par
dizaines que toute la famille s’abat sur la plantation.
Ils font de même dans le silphium. Les longues tiges retiennent
des fleurs jaunes qui ne tardent pas à être visitées aussitôt
qu’elles commencent à se flétrir. Si la production
est abondante, elles retiendront les oiseaux longtemps après
les dernières floraisons.
En décorant les plate bandes de cosmos, on a l’agréable
surprise de voir les oiseaux jaunes s’accrocher aux
longues tiges qui les emporteront jusqu’au sol. Ils
se délecteront de la fleur comme ils le feront aussi des
rudbeckies et même de la feuille de betterave. Il n’en
tient qu’à nous pour que la cour soit animée de ces
petits diables impénitents qui nous garderont compagnie
aussi longtemps que la nourriture les invitera à plonger
dans la cour.
On les verra encore longtemps l’automne venu, même
par jour de grand froid, ils seront fidèles dans plusieurs
régions, surtout si les grands pins sont nombreux. C’est
un refuge trois étoiles pour les abriter contre les grands
froids du nord. Le jour, c’est à la mangeoire remplie
de chardon qu’ils porteront alors leur intérêt, à
moins que vous ayez eu la prévoyance de semer la plante
à la grandeur de la cour.
René Lepage
St-Hilaire