Un
demi-siècle déjà depuis mon secondaire. Pardon ! J'aimerais
mieux parler de décennies, il me semble que ça fait moins
longtemps. Non ? Il faut bien se consoler avec les mots puisque
la vie ne retourne jamais son manteau, elle file et file….
Alors !
Je vous parle du temps mais en réalité c'est un souvenir
qui me revenait l'autre jour. Un souvenir pour dire que
le bonheur tient souvent à presque rien. Il vient puis s'en
va comme le font tous les oiseaux de la cour…
Du temps de mon secondaire, il y avait un bon vieux monsieur
au cheveux tout blanc qui déposait son trébuchet tous les
matins sur un piquet de clôture. Tout autour il y avait
un jardin qu'on pouvait apercevoir du chemin de l'école
et du même coup, tous les petits oiseaux jaunes qui ondulaient
le ciel avant de se poser sur la cage. J'aimais m'attarder
à cette scène matinale qui me remplissait de bonheur avant
que la cloche de l'école ne me sorte brutalement de ma rêverie.
Je crois bien que c'est là que j'ai fait connaissance avec
l'oiseau jaune. On l'appelait serin à l'époque et la magie
qu'il opérait me rendait tout à fait heureux. Très vite,
j'ai voulu imiter le vieux bonhomme en répétant ses gestes
dans la cour familiale. Mais il fallait une cage pour attraper
les oiseaux et j'ai dû recourir au bricolage pour y arriver.
Que de fois, les fines baguettes se fendillaient sur toutes
leur longueur au moment où j'achevais de percer le dernier
trou. Un clou aplati sur la voie ferrée me servait désespérément
de mèche. Je martelais délicatement le clou et tout finissait
quand même par lâcher. Jusqu'au jour où le troisième voisin
en vint à m'inviter dans son atelier muni d'une perceuse
électrique. Que de cages j'ai alors appris à fabriquer !
Vous ne le croirez pas et vous auriez torts mais j'ai encore
une de ces cages que je fabriquais du temps de mon adolescence.
Je crois bien qu'elle représente à elle seule toute ma passion
pour les oiseaux.
Vint un moment où il y avait tellement de cages dans la
maison que ma mère a commencé à gronder. C'est que je ne
pouvais absolument pas me résigner à me défaire d'aucune.
D'autant plus que les chardonnerets capturés les remplissaient
à craquer. La famille était pourtant assez nombreuse merci
; quinze enfants dont une bonne dizaine logeaient encore
au nid familial à l'époque.
Je me rappelle ce matin d'automne. C'était un samedi et
la neige tombait lentement. J'observais le trébuchet que
j'avais disposé au fond de la cour quand soudain un gros
oiseau jaune s'est posé sur la cage. Je l'avais baptisé
un gros chardonneret. Aujourd'hui, on dira que c'est un
gros bec errant. C'était la première fois que je voyais
cet oiseau et je vous l'avoue, mon excitation avait bouleversé
ma mère. L'oiseau reluquait la cage et surtout le millet
que j'avais pris soin de mêler à de la mélasse avant de
l'étendre comme de la confiture sur la pièce de bois.
L'instant d'un saut, et l'oiseau fut vite fait prisonnier.
Hébété, il entreprit de sautiller de tous les côtés à la
fois, en même temps que je m'apprêtais à sortir pour en
prendre possession. C'est alors que ma mère est intervenue.
Non, dit-elle, pas question, t'en as assez comme ça. Et
tandis que j'argumentais, le gros oiseau jaune finit par
bondir si fort que la porte a basculé, libérant du même
coup le gros bec qui s'enfuyait en fendant l'air frais.
Si vous saviez comme je me rappelle de ce triste samedi.
J'étais malheureux comme une pierre et je me disais que
je ne pardonnerais jamais à ma mère. Vous imaginez un peu?
Un drame pour un oiseau de passage. Ma mère avait bien d'autres
préoccupations pourtant. Elle avait tranché si froidement,
sans s'attarder à ma passion naissante. Les jours suivants
ont vite semé le pardon mais c'était comme si on m'avait
refusé ce bonheur que la nature venait de m'offrir.